Il y a 500 ans, le rêve perdu de Cortés

Il y a 500 ans, le rêve perdu de Cortés

Par Gérard-Michel Thermeau.

Sous un arbre gigantesque, un homme pleure la tête cachée dans ses mains. Au petit matin du 1er juillet 1520, Fernand Cortés pleure ainsi son rêve perdu. Le conquérant de l’Empire aztèque a vu périr en une nuit la plus grande partie de ses hommes. Durant cette « triste nuit », la Noche Triste, les Espagnols ont fui de façon désastreuse Tenochtitlan, la capitale des Aztèques.

C’était il y a 500 ans, le 30 juin 1520. Cortés, le fondateur oublié du Mexique, le nationalisme mexicain ayant privilégié le mythe aztèque, demeure une plus des étonnantes figures de l’Histoire.

Un plus d’un an auparavant, le 22 avril 1519, un vendredi saint, Cortés avait débarqué sur les côtes du Mexique et en avait pris possession au nom du roi d’Espagne. Il était alors bien résolu à faire la conquête de l’empire aztèque. Cet événement de grande portée inaugurait la colonisation du continent américain. Jusqu’alors, les Espagnols, ayant échoué à débarquer sur le continent, s’étaient contentés de peupler les îles des Caraïbes.

Mais qui était donc ce personnage extraordinaire, bien loin de l’image traditionnelle (et non usurpée) des conquistadors cupides et brutaux ?

Le rêve américain

Sans doute né en 1485 à Medellín, en Estrémadure, Cortés est souvent présenté comme le rejeton d’une famille de petits hidalgos sans le sou. Son prénom, Fernand, se décline de trois façon en espagnol : Fernando, Hernando et Hernán, la forme abrégée l’ayant emporté pour la postérité. Mais pour ses hommes et ses amis, il a toujours été simplement Cortés.

Loin d’être d’origine obscure, il se rattache côté paternel comme côté maternel à des lignages influents. Son grand-père maternel avait été alcade de Medellín et son grand-père paternel a occupé diverses charges officielles nécessairement coûteuses. Cortés était un Monroy, famille de « vieux chrétiens » qui avait pris une part active dans la lutte contre les musulmans en Estrémadure. Il descendait donc de gens d’armes et de lettrés et il devait montrer son habileté à manier les unes et les autres.

Il a sept ans quand Christophe Colomb « découvre » l’Amérique par un hasard sans doute bien organisé. À quatorze ans, nous le retrouvons à l’université de Salamanque pour y faire ses humanités. Il ne reste que deux ans dans ce grand centre intellectuel au désespoir de ses parents rêvant d’une carrière à la cour. S’il est « bachelier en droit », il préfère le grand air à l’atmosphère raréfiée des bibliothèques.

En cette année 1501, Ovando, le nouveau gouverneur général des « Indes » se prépare à traverser l’Atlantique et Cortés rêve de se joindre à son expédition. Mais finalement, pour des raisons qui restent obscures, il ne s’embarque pas. Ce n’est que partie remise.

Cortés à Santo Domingo

Le 5 avril 1504, le voici à Santo Domingo (Saint-Domingue), dans cette île de La Española, aujourd’hui partagée entre Haïti et la République dominicaine. Loin du paradis imaginé, il découvre une colonie décimée par le paludisme, les dysenteries, les fièvres et la malnutrition. Le gouverneur Ovando le charge de conduire des opérations de « pacification ». Très vite, il impose son style, loin des méthodes aussi brutales qu’inopérantes alors en vigueur. Sa pacification sera aussi efficace qu’économe en vies humaines.

Il obtient du gouverneur la direction d’un des dix-sept municipes (ayuntamientos), celui d’Azua. Il est en terre familière : la moitié des Espagnols de l’île est originaire d’Estrémadure et bon nombre sont de sa parentèle ou de ses amis.

En 1509, le rappel d’Ovando au profit de Diego Colomb, fils du découvreur, entraîne un changement de politique. Le nouveau gouverneur des Indes occidentales souhaite sortir de la grande île et multiplier les expéditions au large. Diego Velázquez, chargé d’organiser la conquête de Cuba, choisit pour second Cortés qui obtient d’être le trésorier de l’expédition (1511). Très vite, les relations vont se tendre entre les deux hommes.

Rescate ou conquête ?

Mais Cortés est trop influent pour être écarté. La réconciliation se fait par le biais du mariage du jeune homme avec Catalina Xuárez. Cela n’empêche pas Cortés de vivre en concubinage avec une jeune indigène Taïno, Leonor, qui lui donne une fille, Catalina. Il devient alcade de la nouvelle capitale cubaine, Santiago.

La rapide disparition de la population indigène de l’île de Cuba ne manque pas de le marquer profondément. Il aime les Indiens et ne souhaite pas voir le phénomène se répéter ailleurs. Il rêve de faire la conquête mais à sa manière. Les circonstances vont lui être favorables.

En 1517, Velázquez obtient l’autorisation d’armer des bateaux pour faire du rescate, c’est-à-dire du commerce, avec les îles voisines. Mais il s’agit, en réalité, de se lancer à la conquête du Mexique. Un voyage de reconnaissance tourne au désastre mais aiguise la cupidité du gouverneur pour un territoire qui paraît regorger de richesses. Il demande à être nommé adelantado de cette terre nouvelle à l’est nommé Yutacan. Il songe à son neveu, Grijalva, pour conduire une nouvelle expédition.

Cortés saisit sa chance

Sans nouvelles de cette seconde expédition, Velázquez désigne Cortés pour retrouver les navires égarés. Ce dernier est en mesure de prendre à sa charge sept des dix caravelles. Il n’hésite pas à s’endetter lourdement, sûr de sa bonne fortune. Finalement Grijalva est de retour. Il touche Cuba mais à l’ouest de l’île. Aussitôt, soucieux d’empêcher Velázquez de changer d’avis, Cortés lève l’ancre, résolu à l’aventure. Après une escale à Trinidad pour compléter ses équipements et convaincre les membres de l’expédition Grijalva de repartir avec lui, il fait voile vers le Mexique le 10 février 1519.

Loin des clichés sur des conquistadors supérieurement armés et équipés, l’expédition est pauvre en chevaux et en armement moderne. Cortés doit se contenter de seize chevaux et treize escopettes pour 500 hommes. L’artillerie se limite à dix canons et quatre petites pièces dit fauconneaux.

Et puis tout commence mal. Les vents dispersent la flottille. Alvarado, le premier débarqué au Yutacan, s’est livré au pillage. Cortés est furieux. Ce n’est pas ainsi qu’il entend faire sa conquête. Il obtient néanmoins d’entrer en contact avec un Espagnol oublié par une précédente expédition. Gerónimo de Aguilar, qui vit avec les Mayas, accepte de jouer les interprètes.

Cortès et Malinche

Cortés rembarque, ce n’est pas le monde maya qui est son objectif mais l’empire de Motecuzoma ou Moctezuma. C’est à Centla, aux frontières de l’empire, qu’il a choisi de débarquer en mars 1519. Mais décidément, il est difficile de négocier avec les natifs. Les Indiens attaquent en nombre la petite expédition. Les chevaux, peu nombreux, sèment néanmoins la terreur et la confusion parmi les Mayas.

Cortés réussit ensuite à renouer le dialogue. Les Indiens lui offrent vingt jeunes indiennes pour faire la cuisine. Mais Cortés y voit l’occasion de concrétiser un de ses rêves : le métissage des cultures. Il les confie aussitôt comme concubines à ses lieutenants.

Parmi ses jeunes femmes, une jeune Nahua, esclave du cacique de Tabsco, nommée Malinche. Sa langue maternelle étant le nahuatl, elle peut servir d’interprète avec les Aztèques. Elle est aussitôt baptisée Marina. Le mythe nationaliste mexicain devait l’ériger en figure répulsive de la « collabo ». Le terme péjoratif malinchismo reste prégnant dans la culture populaire mexicaine.

Le débarquement de Cortés à San Juan de Ulua coïncide avec Pâques. Cortés utilise habilement les circonstances pour frapper les esprits de la délégation indigène. Il fait chanter une messe solennelle en plein air puis lance sa cavalerie sur la plage le tout accompagné de tirs d’escopettes et de bombardes. Abasourdis, les Indiens se jettent au sol. Lors des pourparlers, des cadeaux sont échangés. Les Indiens, perplexes, ne savent comment agir devant ces Espagnols qu’ils sont pourtant bien loin de prendre pour des dieux.

Cortés brûle ses vaisseaux

L’émissaire de Moctezuma offre des cadeaux somptueux dans l’espoir de les voir repartir. Mais Cortés n’est pas venu faire du rescate. Son objectif est Mexico. Il se heurte à un refus hautain des Aztèques. Pour les membres de son expédition, le but est atteint, les voilà riches. Ils peuvent rentrer à Cuba. Cortés ne l’entend pas de cette oreille et le destin frappe déjà à sa porte. Les Totonaques, qui souffrent de la domination des Nahua de Mexico, viennent offrir leur alliance.

Les peuples soumis à la tutelle de Tenochtitlan-Mexico commencent à comprendre tout l’intérêt de disposer d’un puissant allié. L’empire aztèque, récent et fragile, reposait sur la subordination mal acceptée d’États-clients.

Cortés pour marquer sa volonté de rester, fonde une ville la « Ville de la Vraie Croix » : Veracruz. Ses hommes le désignent comme capitaine général et officier de justice de la nouvelle cité.

Au nom des nouvelles autorités constituées, il rédige pour le roi une Première relation de la conquête du Mexique. Et pour convaincre le jeune Charles Quint de ratifier sa nomination, il joint à sa missive l’ensemble des richesses qu’il a recueilli depuis son arrivée au Yutacan. Une fois la caravelle partie, il fait saborder toute sa flotte. La légende retiendra l’image d’un Cortés « brûlant ses vaisseaux ».

À la conquête de l’Empire aztèque

Le 16 août 1519, Cortés s’enfonce dans l’empire aztèque. Il marche sur Tlaxcala, rivale de Mexico, espérant nouer une alliance avec les Tlaxcaltèques. Mais loin d’être accueilli à bras ouverts, les Espagnols doivent se battre trois jours durant contre les guerriers de Tlaxcala où le parti de l’affrontement l’a emporté. Ne pouvant l’emporter face à des Espagnols affaiblis mais déterminés, les Tlaxcaltèques s’inclinent.

Le 18 septembre, Cortès fait son entrée dans la ville. Aussitôt des mariages sont organisés entre des filles des seigneurs indigènes et les conquérants. Cortés est admiratif de la vie urbaine qu’il découvre : « Il y a chez ces gens un grand sens de l’ordre et de la vie policée. C’est un peuple doué de raison et de sagesse. » Il dispose désormais d’une immense armée.

Mais à Cholula, un complot est ourdi, à l’instigation de Mexico, contre les Espagnols. Cortés prend ses ennemis de vitesse, fait massacrer les dignitaires cholultèques et brûler les édifices publics (18 octobre). Il n’y prend aucun plaisir et s’efforce aussitôt de réconcilier Tlaxcala et Cholula.

Cortés rencontre Moctezuma

Enfin, le 2 novembre 1519, Cortès découvre émerveillé la vallée de Mexico. « Nous nous disions que tout cela ressemblait aux enchantements que conte le livre d’Amadis, avec ces grandes tours et ces temples de pierre qui s’élevaient au milieu de l’eau. » La ville lui parait plus grande que Séville et Cordoue réunies. Elle compte sans doute 200 000 habitants.

Moctezuma attend Cortès à l’abri d’un dais rutilant de plumes, d’or, d’argent, de perles et de pierreries. Il porte des sandales aux semelles d’or, couvertes de pierres précieuses. Devant lui, les nobles balaient le sol et étalent des tissus de coton pour qu’il ne foule jamais la terre. Cortès, descendu de cheval, lui passe autour du cou un collier de verroteries conservées dans du musc.

Quelques jours plus tard, l’empereur Moctezuma emmène les Espagnols dans le palais de l’ancien empereur Axayacatl à proximité du grand temple. Apprenant l’assassinat du chef de la garnison de Veracruz, Cortès décide de prendre l’empereur comme otage.

Une expérience unique de cohabitation

Pourtant, pendant sept mois, Espagnols et Mexicains vont vivre en bonne harmonie, « expérience unique de cohabitation culturelle et d’observation réciproque ». Cortès apprend ainsi à connaître les Mexicains. Ceux-ci se demandent comment traiter les Européens et surtout comment les détacher des Tlaxcaltèques.

L’habile et manipulateur conquérant nourrit le rêve d’un scénario pacifique où le tlatoani mexica reconnaitrait la suzeraineté de Charles Quint. Les Espagnols imposeraient le christianisme et profiteraient des richesses tout en conservant les structures sociales traditionnelles indiennes.

Pendant ce temps, Velázquez à Cuba, médite de dépouiller Cortés de sa conquête. Il monte une expédition gigantesque, avec 900 hommes, 80 chevaux, 70 escopettes et une vingtaine de pièces d’artillerie, confiée à Pánfilo de Narváez. Arrivé à Veracruz, le représentant du roi constate que le pays est en paix et presse l’expédition de rembarquer. Narváez n’hésite pas à faire emprisonner l’auditeur royal.

Mais Cortès, qui connaît nombre de membres de l’armada, va semer la zizanie dans les rangs de ses ennemis. Résolu à reprendre les choses en mains, il quitte Mexico, laissé aux soins d’une petite troupe commandés par Pedro de Alvarado. Le 28 mai 1520, il a rétabli la situation et emprisonné l’homme de Velázquez. De surcroit sa troupe s’est considérablement étoffée avec ce nouveau contingent.

La Noche triste

Et soudain, tout s’effondre. En l’absence de Cortés, Alvarado a perdu la tête. À l’occasion de la fête de Toxcatl, les Espagnols ont fait irruption dans le grand temple et massacrés les officiants. Aussitôt la ville se soulève, contraignant les conquistadores à se barricader dans le palais d’Axayacatl. De retour à Mexico, Cortés peut contempler l’étendue du désastre. Moctezuma n’a plus aucune valeur, sa politique de temporisation ayant échoué. Lapidé par les siens, le tlatoani se laisse mourir de désespoir le 28 juin. Les conquistadors sont prisonniers de leur conquête.

La fuite des Espagnols est ainsi restée dans l’histoire sous le nom de Nuit Triste (Noche Triste). Tenochtitlan est une île et les Aztèques ont détruit les ponts. Cortès a fait le choix d’une sortie nocturne car traditionnellement les Aztèques ne combattaient jamais la nuit.

Pourtant, cette nuit pluvieuse du 30 juin 1520 tourne au carnage. La moitié du détachement espagnol périt. L’artillerie, les chevaux et le trésor amassé ont sombré dans les sables mouvants. Trop cupides, de nombreux conquérants, lourdement chargés d’or, sont aspirés par les eaux de la lagune. Cortès n’a plus que ses yeux pour pleurer.

Cependant, la déroute des Conquistadors devait être provisoire. L’alliance avec les autres peuples mésoaméricains, dont la haine des Mexica restait intense, permit le siège de Mexico. Un peu plus d’un an plus tard, Mexico-Tenochtitlan tombait définitivement aux mains des conquérants. Mais du rêve de Cortés d’une conquête pacifique et d’un métissage entre Espagnols et Indiens il ne devait pas rester grand-chose.

A lire :

  • Christian Duverger, Cortés, Fayard 2001, 493 p.
  • Carmen Bernard, Serge Gruzinski, Histoire du Nouveau Monde, t. 1, Fayard 1991, 768 p.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *